« Allergique au découragement »
C’est ce qu’a dit Valérie Donzelli en parlant des artistes et de À pied d’œuvre, film qu’elle vient de réaliser et que je vais aller voir prochainement. Je fais miens ces mots qui ne sont ni maxime ou proverbe mais sentence quasi obligatoire de la condition actuelle d’artiste peintre plasticien… Je plonge dans bon nombre d’appels à projet, en ressors pour l’instant bien essoré mais trempe ces déceptions dans une persévérance qui frise l’obstination avec un soupçon d’idéalisme et une probable dose d’inconscience somme toute assumée. Pas d’installation in situ ou de sculpture à l’horizon, je me réfugie dans les silences colorés de l’atelier pour tenter de résoudre les problématiques que je me plais à me poser – voire à m’imposer – comme autant d’équations plastiques à résoudre, d’énigmes de sens à trouver, de labyrinthes d’aiguilles du temps à explorer sur les méridiens de la création et qui sait, pour tenter d’offrir aux regards d’à-venir quelques fragments de beautés consolatrices. Sans oublier d’énoncer et dénoncer les asphyxieurs de culture, ce monument toujours en première ligne dès qu’il s’agit de castrer les deniers publics et de réduire à peau de chagrin ces services qui risquent bientôt de n’être plus qualifiés de ce même attribut. Et de frémir d’horreur en pensant à cet olibrius, qui a défaut d’avoir Du Plomb dans sa cervelle de France rance veut y réintroduire quelques intrants porteurs de crabes aux pinces d’argent trébuchantes. Beurk !!!
L’ennemi du mal, ce n’est pas le bien, c’est l’amour (Jankélévitch).
J’ai déjà dit dans ces lignes l’intérêt que je porte aux romans de Caryl Férey, entre polar et exploration géopolitique, entre aventure et écologie. Je viens de lire Grindadráp, nom de la controversée chasse aux cétacés dans les îles Féroé. Moi qui rêvais adolescent d’aller visiter ces îles entre Danemark et Islande, la description de ce massacre a violemment tempéré cette envie de voyage. En introduction de ce roman, nous sommes sur le pont d’un navire d’une ONG qui fait la chasse aux chasseurs de baleines. Toute ressemblance avec l’association Sea Sheppherd (Le Berger des Mers) fondée par Paul Watson, etc, etc… Le narrateur vient de plonger pour secourir Ali, un cachalot blessé par un énorme hameçon dans la bouche… Le récit du contact entre l’humain et le cétacé, entre l’œil de cette bête de 12 mètres et les mains du plongeur aux palmes minuscules qui arrachent le croc d’acier en éloignant les requins qui s’approchent me capture d’emblée jusqu’aux bout des tempêtes qui essorent les lignes de ce livre et les côtes de cet archipel nordique…
Savez vous ce qu’est l’Umwelt ? C’est un mot allemand que l’on peut maladroitement traduire par « son propre espace ». C’est plus précisément sa façon propre de ressentir son environnement. Je ne résiste pas au plaisir de citer quelques lignes de Férey : Chaque être vivant a son Umwelt. L’humain s’imagine que les animaux perçoivent le monde comme lui (…) alors que par exemple les éléphants et les baleines communiquent par infra-basses inaudibles pour nous sur des dizaines ou des milliers de kilomètres. Les chiens suivent des traces invisibles laissées des jours auparavant, comme les phoques repèrent les ondes consécutives au passage des poissons des heures plus tôt. Les requins sont sensibles aux champs électromagnétiques, les moustiques choisissent le sang selon la peau… Les humains ne vivent simplement pas dans le même Umwelt que les autres êtres vivants, qui tous développent des sens différents, y compris à l’intérieur d’une même espèce.
Comment l’homme moderne a-t-il pu corrompre son Umwelt jusqu’à mettre en péril sa propre préservation ? »
Question brûlante d’actualité que je laisse en suspens dans cette courte chronique, tellement devient épuisant le ressac des incessants ressassements…. Et soudain j’imagine les conversations que pourraient tenir ces habitants des mondes sous marins à propos de nous autres humains… Diraient-ils à l’humanité qui est toujours en quête de savoir si la vie existe ailleurs que sur notre planète, si les extra terrestres et autres martiens de lointaines galaxies existent, diraient-ils que ce sont eux qui vont nous envahir pour sauver ce qu’il reste de bleu dans l’arc-en-ciel des désastres annoncés ?
Peut-on mesurer la différence entre faire de l’amour et faire l’amour ?
L’attente du printemps me fait vagabonder… Je me calme, garde les yeux ouverts, j’arrête de manger du saumon halluciné de polluants après avoir digéré l’édifiante enquête de Libé sur l’élevage de ce salmonidé paru le 27 décembre sous le titre « une industrie qui nous enfume ». À consommer sans modération , l’enquête, pas le saumon !
Je me souviens avec bonheurs du spectacle Métamorphoses de MC Pietragalla, de l’exposition réjouissante et polymorphe de la plasticienne nigériane Otobong Nkanga au MAM de Paris (prolongée jusqu’au 22 février) et je finis de relire Entretien de Fabienne Verdier par Charles Juliet dont j’ai vu trois fois son exposition Mute à la Cité de l’Architecture (prolongée jusqu’au 8 mars).
Pour finir cette « neuvaine » comme dit l’amie Nadine et pour faire hommage de mémoire à ma grand-mère maternelle coupeuse de feu et gentille sorcière qui en prescrivait pour ses remèdes de guérison, je me repasse le film de mes films vus récemment et aimés du plus au moins :
Éléonora Duse / Father Mother Brother Sister / Dreams / Palestine 36 / Jusqu’à l’aube / Promis le ciel / Le Mage du Kremlin…
Savez vous ce qu’est la parrêsia ? C’est ce que les Grecs appelait la faculté de dire la vérité indépendamment de tout calcul.
J’en ai trouvé un exemple dans l’introduction de « De la pierre à l’âme » de Jean Malaurie, immense être humain savant (1922-2024) dont j’espère que l’âme préservera les pierres si tristement menacées de son cher Groenland, et dont ce dense volume des mémoires était mis en exergue du livre de Caryl Férey cité au début de cette missive.
« Les peuples premiers de l’Arctique, de l’Amazonie, de l’Afrique, de l’Océanie sont nos éclaireurs. À mieux dire, ce sont des hommes racines. Il y a en eux un animisme nourri par un imaginaire de la matière qui peut être apparenté à une forme de sagesse dans laquelle nature et culture sont dans une dialectique intime ».
Je vous souhaite de la parrêsia aux gorges et luettes de vos palais.
Do 9226
















































